Les fables de Marek : l’île de Kégué

Article : Les fables de Marek : l’île de Kégué
Crédit: https://trilemedia.com/
25 avril 2021

Les fables de Marek : l’île de Kégué

En tant qu’êtres humains, pour notre bien et celui de ceux qui nous entourent, l’idéal voudrait que nous puissions grandir, gagner en maturité et nous améliorer au fil des années et des expériences que nous vivons. On est d’accord là dessus, non ? Eh bien, dans ce cadre, j’ai décidé de lancer cette petite série que je vais appeler « Les fables de Marek ».

Le but de celle-ci sera d’exposer diverses petites expériences / histoires que j’ai vécues, desquelles j’ai tiré des enseignements qui m’ont aidé, je pense, à devenir une meilleure version de moi-même. Vous aussi, en commentaires, peut-être pourriez vous partager des expériences similaires aux miennes afin que nous apprenions les uns des autres.

Pour ce premier épisode, je vais vous ramener vers 2000 / 2001. Je ne me rappelle plus l’année exacte. Dans cette période, les saisons pluvieuses étaient un véritable cauchemar pour nous. Nous habitions depuis 1997 une petite maison dans le quartier de Kégué à Lomé, qui malheureusement était située dans un petit bas-fonds. Alors, quand il pleuvait juste un peu, tous les accès étaient bloqués.

Systématiquement, toute la maison était inondée et la situation était assez compliquée à gérer avec les appareils électroménagers comme le réfrigérateur et autres. Sans compter les affaires qu’il fallait bouger du sol, les crapauds qui pouvaient tranquillement venir prendre une douche dans notre salon, les moustiques, etc. Bref, un bazar !

Au départ, je ne me rendais pas trop compte de la gravité de la chose. Limite, ça m’amusait un peu. Au retour de l’école, par exemple, étant donné que pour les adultes, l’eau montait parfois jusqu’au cuisses dans notre rue, pour moi, c’était mort, je ne pouvais pas marcher jusqu’à chez moi. Ainsi donc, mon grand cousin François me portait sur le dos pour me faire traverser le lac d’eau de pluie sur 100-200 mètres. Le goût de ça ! Je vivais ma meilleure vie en jouant au chevalier.

Cependant, vu que ce type d’événement se répétait régulièrement, que je grandissais un peu et comprenais mieux les choses, vu que pour les premières fois de ma petite vie, j’ai vu ma maman couler des larmes dans cette histoire, alors que dans ma tête à cette époque, les grands ne pleurent pas, encore moins papa ou maman, j’ai commencé à réaliser que l’heure était vraiment grave.

La daronne était tellement pressée de quitter cet endroit et stressée par cette situation que pour se donner la force de tenir bon, une fois, elle nous a emmené, ma grande sœur et moi, déjeuner dans notre maison encore en construction à Agoè. Le chantier était encore vaste, mais qu’importe ! Nous y sommes allés, nous avons posé des pagnes par terre au niveau de l’endroit qui allait servir un ou deux ans plus tard de salle à manger. Nous nous sommes assis à même le sol et nous avons dévoré le copieux riz au gras préparé pour l’occasion.

Oui, c’était à ce point que la mama était désespérée. Puis un beau jour de l’année 2000 ou 2001, comme souvent, tout le monde à la maison était affairé à nettoyer la boue et autres dégâts offerts au salon et aux autres pièces du domicile par une énième inondation. Bien évidemment, Maman était encore dans tous ses états par rapport à ce qu’il se passait.

Moi, voulant éviter de suivre ce triste spectacle, je suis parti me poser tranquillement dehors, juste devant le portail d’entrée, sur la dernière marche d’escalier. Cet escalier fut d’ailleurs construit bien haut, pour limiter la quantité d’eau qui pénètre la maison. Je passais le temps à regarder cette eau immobiliser les chauffeurs 4 roues qui voulaient se jouer les Jason Statham dans Le Transporteur. Et c’est à ce moment que passa un jeune homme, les pieds bien trempés jusqu’au genoux, qui me lança : « Amenye, Olé ila dziaa ? », ce qu’on peut traduire par : « Alors mon ami, comment ça va sur l’île ? ».

J’ai tout de suite explosé de rire, lui même a rigolé et juste après son passage, je suis directement rentré me tordant de rire pour raconter la petite blague. Le visage fermé de la maman a drastiquement changé, abritant aussitôt un gros rire. Et si ma mémoire est bonne, toute la journée, et les jours qui ont suivi, on a fait que rigoler ou sourire à la mémoire de ce bref échange anodin.

Nous n’étions plus dans une maison salement inondée. Nous étions désormais sur une île, l’île de Kegue ! Et vu sous cet angle, ça fait beaucoup plus glamour, non ?

Crédit : Sasin Tipchai

Alors, l’enseignement ou la morale que je garde de cet épisode, c’est que dans la plus grande des détresses, le rire peut être un excellent anti-inflammatoire. Il peut aider à relativiser certaines situations pouvant s’avérer difficiles et peut même permettre d’associer à celles-ci des symboles qui permettent de porter le fardeau un peu plus facilement. Car en effet, entre aborder la chose selon qu’on habite une maison dans une zone complètement inondée et se dire qu’on vit sur une île, l’état d’esprit n’est pas du tout le même.

Aujourd’hui, je nous exhorte donc à rire, à nous servir de ce puissant instrument sans modération, autant que nous pouvons.
Pour la petite histoire, nous avons quitté l’île de Kégué en 2002 et depuis lors, nous n’avons plus jamais récupéré le titre d’insulaires.

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Commentaires

Benedicta
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Excellent ton billet, Marek. Ici, à Lomé, nous sommes en plein dans la saison pluvieuse. Je n'ose imaginer ce que certaines familles vivant dans les zones inondables vont encore subir

mareklloyd
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Eh, en tout cas, cette problématique provoque des maux de tête que Paracétamol ne guérit pas... Lol
Tout ce qu'on peut leur souhaiter, c'est beaucoup de courage !

Ruth
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Cool
Félicitations et beaucoup de courage

Gildard
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Magnifique histoire

mareklloyd
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Merci, très cher !

Emeline
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Très bonne leçon de vie ça.
Même la nuit la plus sombre a une petite portion de lumière et surtout en y pensant aucune situation malheureuse n'est si grave que ça parce que au fond de toi tu sais qu'il peut y avoir pire.
Regardons le positif en tout.

mareklloyd
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Tellement bien dit ! Un gros big up à toi, Emeline.

Kidel
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2000 2001 j’étais encore bébé . Mais je me rappelle entre 2003 2004, avoir été témoin de ce phénomène d’inondation, habitant à l’époque à Nyekonakpoe... j’y suis toujours d’ailleurs. Je me rendais à l’école soit au dos de maman, soit au cou de mon grand frère (c’était la belle vie!)

Quelques années après papa a décidé de remblayer toute notre ruelle qui était la plus inondée de notre zone et depuis on n’a plus à s’acheter des bottes (le souvenir me revient, d’une paire, de couleur rose que j’affectionnais tellement quite à vouloir la porter même quand il y avait pas de pluie.

mareklloyd
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Ah ces moments où on nous porte pour marcher dans l'eau procure toujours une sensation incroyable lol. Mais pour les adultes, tout ça se traduit par des nuits sans sommeil.
Et finalement, que sont devenues tes bottes roses ?

Wamo
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Ce que je retiens : temps et rire.

mareklloyd
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Rions, frère, prenons le temps et rions.

Eleonore
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Tu m'as arraché un sourire. En tout cas, certains vivent sûrement sur une île en plein Lomé après la pluie d'hier

mareklloyd
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Awoo... Voici la triste réalité !

Kate
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Très bonne leçon de vie, le rire peut guérir ,rendre une situation triste comique

Serge
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Waouh, très émouvant. Félicitations et bonne suite jeune!

Myce magni
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Très drôle.
Et vrai en plus.
Le sourire est un Puissant médicament miracle.